Chronique

Ce qu’il advint du sauvage blanc, François Garde

Résumé:

Au milieu du XIXe siècle, Narcisse Pelletier, un jeune matelot français, est abandonné sur une plage d’Australie. Dix-sept ans plus tard, un navire anglais le retrouve par hasard : il vit nu, tatoué, sait chasser et pêcher à la manière de la tribu qui l’a recueilli. Il a perdu l’usage de la langue française et oublié son nom.
Que s’est-il passé pendant ces dix-sept années ? C’est l’énigme à laquelle se heurte Octave de Vallombrun, l’homme providentiel qui prend sous son aile à Sydney celui qu’on surnomme désormais le « sauvage blanc »

Comment ce livre est-il arrivé entre mes mains?

J’ai découvert ce roman grâce à Fabienne, une lectrice du blog, qui m’a proposé sur Facebook cette lecture dans le cadre de mon article Faites moi lire#1. Merci pour la découverte!

Mon avis:

Librement inspiré d’une histoire vraie, c’est une lecture que j’ai appréciée, malgré une description des « sauvages » qui ne correspond pas à la réalité des aborigènes. Cela a apparemment valu à l’auteur des reproches de la communauté ainsi que des anthropologues. Il a avoué n’avoir fait aucune recherche et avoir totalement inventé ses « sauvages » avec, du coup, des maladresses et des scènes étonnantes, voire choquantes.

Ce roman alterne entre deux types de narration: l’histoire de Narcisse Pelletier lors de son abandon et, par le biais des lettres envoyées à Napoléon III par Octave de Vallombrun, l’histoire de sa découverte et son rapatriement en France. Le style est très agréable et maîtrisé. Il permet de se plonger tout autant dans les deux histoires.

On suit donc les péripéties qui ont mené Narcisse à devenir le sauvage blanc et sa réintégration compliquée dans le monde « civilisé ». Le sauvage blanc semble avoir totalement oublié sa vie d’avant l’abandon. Il a également perdu sa capacité linguistique et, surtout, ses connaissances sur les normes sociales et les rapports humains. Octave va tenter de faire remonter ces savoirs en lui réapprenant les bases.

Cette histoire fait réfléchir à plusieurs niveaux. Tout d’abord, la supériorité de la civilisation blanche sur les autres qui doit apporter la civilisation aux « sauvages », est perçue par Octave et les occidentaux comme une évidence. Le fait de s’intégrer dans un peuple « sauvage » constitue une diminution des capacités, une infériorité alors qu’un « sauvage » qui s’adapte aux us et coutumes occidentales s’élève. Octave finit même par se poser des questions sur sa bonne action: Narcisse n’aurait-il pas été plus heureux en restant avec son peuple d’adoption? Bien qu’il balaie rapidement ces doutes au nom de ses certitudes et de ses croyances, cela évoque le début d’une réflexion qui mènera, bien plus tard, à réviser l’anthropologie et l’ethnologie. Cette vision du monde s’ancre bien sur dans le 19ème, époque de l’histoire. Cependant, l’ethnocentrisme de l’Histoire, des connaissances globales ainsi que, notamment, les récentes réflexions sur les « bienfaits » de la colonisation, nous rappelle que le sujet est, hélas, toujours d’actualité.

L’amnésie de Narcisse amène également une réflexion sur la mémoire. Son besoin d’oublier pour ne pas sombrer dans la folie est l’illustration du besoin de cohérence de notre histoire personnelle. Certains éléments divergent trop de notre réalité pour pouvoir être assimilés correctement. On peut, bien sûr, penser aux syndromes post-traumatiques qui hantent les anciens soldats ou les victimes de catastrophes. Quand Narcisse oublie sa vie d’avant l’abandon pour réussir à survivre parmi le peuple australien, il laisse mourir sa personnalité occidentale afin de s’intégrer sans sombrer dans la démence. Son retour à la « civilisation » suit la même logique, il refuse de parler de sa vie en Australie pour ne pas mourir à nouveau et pouvoir réintégrer une vie occidentale « normale ».

Quand on comprend cela, on se rend compte que les velléités scientifiques d’Octave, qui paraissent plutôt bienveillantes, déshumanisent totalement Narcisse en tant qu’objet d’étude. Son existence est réduite à l’apport que son histoire pourra donner à la Science et à l’étude des hommes. Il n’a aucune considération particulière pour l’homme, simple matelot, devenu sauvage. Il n’a même pas conscience de sa cruauté envers son protégé. Leur relation amicale finira par en pâtir, Octave négligeant totalement les sentiments et la volonté d’oublier de Narcisse au profit de ses recherches.

Enfin, il y a également le sujet de la communication inter-culturelle. Narcisse fait des choses qui, pour Octave et ses semblables, sont jugées choquantes ou perverses. Il ne fait qu’agir normalement pour la tribu aborigène qui l’a recueillie. Cela rappelle la nécessité de se renseigner et de réfléchir à la signification des attitudes, gestes ou actes au-delà de nos œillères culturelles. Pour comprendre l’autre, il faut essayer de se mettre dans ses bottes et apprendre avant de juger!

Bien qu’il ait commis des erreurs en inventant son peuple « sauvage » caricatural et très loin de la réalité des aborigènes, le propos de François Garde ouvre une réflexion intéressante sur de nombreux aspects des relations sociales, des différences culturelles ou encore du racisme. Je recommande ce roman car il mêle avec brio roman d’aventure et roman épistolaire, en poussant à la réflexion.

Informations pratiques:
Paru en mais 2012 aux éditions De la Loup, 380 pages (19.15€).
Existe en poche (7.70€) et en livre numérique (7.49€).
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5 thoughts on “Ce qu’il advint du sauvage blanc, François Garde”

  1. C’est vrai que c’est dommage que l’auteur n’est pas dépeint des « sauvages » plus réalistes … A côté de ça, ce roman m’intrigue beaucoup, je trouve l’idée originale et ça peut être intéressant de voir la façon dont un homme peut tout oublier au contact d’un peuple tellement différent du sien … Quand au retour à la civilisation, ça doit également être bien intéressant! En tout cas tu as piqué ma curiosité 😉

    Aimé par 1 personne

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