Chronique

La gueule de leur monde, Abram Almeida

Résumé:

Lorsqu’un jeune diplômé africain se décide contre tout bon sens à rejoindre la horde de migrants qui tente de traverser la méditerranée pour atteindre l’Europe, on se doute déjà que quelque chose ne tourne pas rond dans ce monde. Mais comme tous ces indésirables fuyants la guerre, la famine ou Dieu sait quelle autre calamité dont seul le tiers monde a le secret, il a ses raisons. Il est pourtant bien loin de s’imaginer ce qui l’attend au cours de son périple où rien, mais alors vraiment rien ne se passe comme prévu. Dehors il y’a désormais des djihadistes qui redessinent la figure du monde à l’arme lourde, des forces de l’ordre qui ne savent plus où donner de la matraque, des malfrats de tous bords qui font des affaires avec des vies humaines, le tout dans le dos de gouvernements trop occupés à se refiler tout ce monde de misère envahissante. Notre héros lui ne voit pourtant aucune incohérence à toutes les invraisemblances de ce monde, c’est un Candide des temps modernes. Avec trois compagnons de route aussi touchants que comiques, il arpente les sentiers de la migration sans se soucier de ses dangers. Ces drôles de lurons arriveront-ils au terme de leur voyage?? Celui-ci en vaudra-t-il la peine?? Quoi qu’il en soit, l’Europe n’a qu’à bien se tenir… Ils arrivent?!

Comment ce livre est-il arrivé entre mes mains?

L’auteur m’a contactée pour me proposer de lire son roman. Le sujet, bien qu’apparemment difficile m’a intéressée. De plus, l’auteur a pris la peine de parcourir mon blog avant de faire cette démarche, ce qui n’est pas si courant, ce qui a achevé de me convaincre!

Mon avis:

Comment vous décrire cette lecture? Et bien, elle va vous heurter, vous confronter à une réalité connue de tous, mais que nous préférons ignorer en la glissant sous le tapis. Elle va vous promener entre Burkina Faso, Niger, Mali ou encore Maroc, sans vous épargner les comportements inhumains, menaces, tortures que vont subir notre protagoniste principal. Son désespoir va vous briser le cœur et son espoir va vous faire encore plus mal. Son humour acide va vous donner une pointe de réconfort pendant ce voyage dans ce que l’humanité propose de pire. Vous êtes toujours là? Tant mieux car j’ai pas mal de choses à vous dire sur ce roman.

Nous suivons donc un jeune burkinabé diplômé à la recherche d’un emploi. Son quotidien fade et déprimant va être totalement bouleversé le jour où il croise deux migrants: ces hommes sont très cultivés et bien plus diplômés que lui. L’un des deux est même professeur d’université. Ils quittent cependant leurs pays qui n’a plus rien à leur proposer. Notre héros va prendre alors une décision: si ces gens bien plus doués que lui ne trouve rien pour eux en Afrique, comment le pourrait-il? Il partira donc vers l’Europe. Après une longue préparation, le départ arrive et les étapes de sa migration vont aller de Charybde en Scylla. Il rencontrera heureusement des compagnons d’infortune sur son chemin qui rendront son périple plus supportable.

Le ton est très particulier: j’ai vraiment apprécié le style, mais il est par moment très oral, cela peut déplaire. J’ai cependant trouvé que cela ajoutait à l’immersion dans la tête du héros. Son ton très candide pointe les aberrations et les injustices de notre monde. Cela donne une réflexion acide sur l’état de l’Afrique, mais aussi du fameux « Occident » et de la Chine. Le décalage entre les évènements tragiques que vivent nos comparses et le ton amplifie encore le choc provoqué par cette lecture.

Cette fiction est profondément ancrée dans notre réalité à travers les références à la pop-culture ou les évènements internationaux récents. Il met en lumière tout un pan de notre monde que l’on veut oublier: le voyage périlleux et terriblement coûteux, que ce soit en argent ou en santé mentale, qu’entreprennent des centaines, des milliers de migrants vers un eldorado illusoire, où personne ne veut vraiment d’eux, autant en chemin qu’à l’arrivée. La déshumanisation totale que subissent ces personnes est ignoble: ils valent encore moins que des animaux ou des marchandises, car on évite d’abîmer des biens.J’ai trouvé que l’auteur réussi bien à nous faire vivre cette perte d’identité des protagonistes. Ils ne sont plus rien et sont totalement soumis au bon vouloir de leurs passeurs, des policiers ou des locaux, parfois très hostiles.

Certaines scènes vous prennent aux tripes et sont presque insoutenables en elle-même. Elle deviennent encore pires à supporter car elles ont vraiment lieu et sont d’un réalisme brutal. Le récit souligne le vécu encore plus ignoble des femmes migrantes qui sont toutes « utilisées » au long de leur voyage, même si quelques hommes connaissent également ce sort. Les enfants connaissent également un sort peu enviable…

La fin est douce-amère, après ce voyage terriblement éprouvant car on connaît l’accueil réservé aux migrants en Europe et les désillusions auxquelles ils risquent de faire face.

Ce livre m’a remué profondément en abordant ce sujet difficile d’une manière à la fois réaliste et avec un ton décalé, naïf et acide. C’est un thème extrêmement important à traiter et je trouve qu’il est fondamental aujourd’hui. Le récit porte une forte charge contre notre société dans ses incohérences, injustices et pires horreurs. Cette lecture ne vous prendra pas dans le sens du poil, mais je l’ai trouvé bien écrite, intéressante et totalement nécessaire.

Attention scènes de viols et de tortures dans le récit.

Informations pratiques:
Publié en juin 2018 par Paper Tales, 261 pages (9.99€)
Existe en livre numérique (2.99€)

5 réflexions au sujet de “La gueule de leur monde, Abram Almeida”

  1. Ce roman a l’air super intense et éprouvant, et les thèmes abordés sont hélas d’actualité 😦 Je ne pense pas émotionnellement arriver à le lire, mais je trouve super qu’un auteur puisse mettre à la portée des lecteurs, sous forme de fiction, des horreurs et dérives qui sont elles bien actuelles…

    Aimé par 1 personne

    1. C’est en effet difficile émotionnellement! Je l’ai lu car l’auteur est vraiment sympathique, le sujet m’interesse, mais je ne me tourne pas trop vers ces thèmes en fiction. J’ai peur de ne pas supporter non plus! Mais c’est que c’est bien qu’un auteur en parle sans détour, on entend tellement de bêtises sur ce sujet…

      Aimé par 1 personne

  2. J »ai lu »La gueule de leur monde », et c’est un très bon roman. Pas du tout éprouvant. L’auteur nous conduit dans ce monde avec bienveillance. On rit beaucoup. Eh oui ! 😊

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